Le Maroc, entre guerre coloniale et guerre civile

Episode 7. Dans l’histoire du Maroc, la Première Guerre mondiale est reléguée au second plan, derrière la guerre de conquête française et la résistance anticoloniale. Durant 4 ans, ces 2 conflits s’entrecroisent et les flux de circulation se complexifient. Des soldats marocains rejoignent les troupes françaises. Des esclaves passent dans les camps de tirailleurs sénégalais créés au Maroc. Des hommes partent se battre en France quand, en sens inverse, des prisonniers allemands sont exploités dans les grands chantiers du protectorat.

Dans le récit européen, la Première Guerre mondiale marque l’histoire du XXe siècle. Dans cet arc historique, des soldats marocains débarquent en métropole, dès août 1914, pour rejoindre la bataille de la Marne. Et, en 1915, le Maroc entre officiellement en guerre aux côtés de la France.

Mais de l’autre côté de la Méditerranée se joue une « autre temporalité, une autre chronologie », que nous décrit Rita Aouad, historienne, professeure d’histoire et auteure. « Cette Grande Guerre finalement n’en est pas une pour les Marocains ». Vu d’un autre angle, l’entrée en guerre de la France s’opère en 1907 avec « l’arrivée des troupes coloniales par Oujda, puis à Casablanca. Cette prise en étau par les troupes françaises et espagnoles au nord » est le début d’une guerre de conquête qui durera jusqu’en 1934.

Un pays en crise

Au début du XXe siècle, le Maroc traverse une crise politique, économique et sociale. Le pays est endetté, soumis à des accords entre les puissances européennes. En quelques années, les sultans se succèdent. Et dès 1907, la France et l’Espagne occupent militairement certaines régions. « La situation est très tendue, très fragile. Et de plus en plus d’espaces échappent au pouvoir du sultan », précise l’historienne.

A la première phase de la guerre de conquête du Maroc, s’oppose alors la Guerre de la Chaouïa (1907-1914) menée par la résistance anticoloniale. Deux termes pour un même conflit. Après 5 années de combats et d’accords, le traité du protectorat est signé en 1912. Mais la résistance contre l’occupation française ne s’arrête pas, tout comme la conquête, devenue guerre « de pacification ».

Une double guerre

Avec le protectorat, le Maroc se divise un peu plus. D’une part, il y a  « l’acceptation contrainte de la domination coloniale dans les villes par exemple », qui se retrouvent rapidement sous contrôle français. Une « sorte d’exil intérieur » s’opère. La capitale est transférée à Rabat en 1913. Des pachas sont mis en place comme « relais à l’administration de ce nouveau Makhzen [État] ». Et de grands chantiers sont lancés pour relier les réservoirs de ressources, « le Maroc littoral que les Français appelleront ensuite le Maroc utile », aux ports tournés vers l’Europe.

De l’autre se dresse « le Maroc de la résistance », que l’historienne décrit comme « rebelle, rétif, opposé » farouchement à la colonisation. Le Maroc « des montagnes, des confins, des franges sahariennes, qui échappe complètement à la domination française », et qui la combat jusque dans les années 1930.

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Mais ce conflit est aussi « une guerre civile », souligne Rita Aouad. Car aux côtés des soldats français envoyés pour contrôler ces régions insoumises se battent des tirailleurs sénégalais et « des Marocains engagés dans les troupes coloniales ». Environ 40 000 d’entre eux seront d’ailleurs mobilisés pour les combats de la Première Guerre mondiale.

Tester « la force noire »

Dès 1907, l’armée française amène des tirailleurs sénégalais au Maroc. Les autorités vont ainsi « faire l’expérience de la force guerrière » de ces hommes venus des colonies d’Afrique de l’Ouest, en les envoyant combattre les foyers de résistance. Elles transforment ainsi  « le Maroc en grand champ d’expérimentation de cette « force noire », avant de l’envoyer sur les fronts » européens.

Avec leurs femmes et leurs enfants, ces soldats sont installés dans des campements dispersés sur le territoire. « Les rapports avec les Marocains ont été très tendus. Il y a eu beaucoup de rixes », d’agressions contre ces populations. Ces soldats « jouent le mauvais rôle », analyse Rita Aouad. Un rôle que joueront aussi des Marocains « en Indochine et en Algérie » au cours du XXe siècle.

Pour l’historienne Rita Aouad, il est probable que certains esclaves marocains se soient engagés dans les troupes coloniales, notamment ceux venus du Maroc présaharien, pour échapper à la condition de “haratine”.

Une histoire liée à l’esclavage

L’histoire de ces Sénégalais au Maroc, entre 1907 et 1947, reste encore peu détaillée. La question reste sensible car liée « à l’histoire de l’esclavage, de la servitude » dans la société marocaine, précise l’historienne qui travaille sur la question. Au début du XXe siècle, le nombre d’esclaves (‘abid ou khadem) est estimé entre 50 et 300 000 personnes pour un pays ayant 4 à 5 millions d’habitants.

« Il est difficile de plaquer les représentations et l’histoire de l’esclavage européen », explique Rita Aouad. Ce n’est pas seulement une question de couleur de peau. « Sont mises en esclavage des personnes qui ont la peau blanche ou plus ou moins métissée », ou noire. Et leurs parcours de vie peuvent osciller de l’extrême violence aux positions de pouvoir (à l’instar d’Ahmed ben Moussa dit Bahmad, régent et vizir au XIXe siècle).

« Aux Etats-Unis, on sait quand est arrivé le premier bateau. On peut dater ». Mais au Maroc, « cela s’inscrit dans l’histoire des relations transsahariennes qui remontent au néolithique. Donc c’est une histoire sans début et sans fin, qui se fonde avec toute la société marocaine, ses évolutions, sa diversité », détaille-t-elle. Le dernier marché aux esclaves ferme en 1912, mais l’esclavage ne sera jamais officiellement aboli au Maroc, pas même avec le protectorat, qui le tolère.

Profitant de l’installation des campements français au Maroc, de nombreux esclaves noirs, Marocains ou non, « s’échappent et vont dans les camps de Sénégalais ». Pour l’historienne, il est alors probable que certains se soient engagés dans les troupes coloniales, notamment ceux venus des oasis du Maroc présaharien, berbérophone, et dont la condition de « haratine » reléguait en bas de l’organisation sociale marocaine. 

Des frontières poreuses

Durant les années 1910, « le sud du Maroc subit alors une terrible sécheresse, avec des invasions de criquets », rappelle Rita Aouad. Et les raisons économiques comme politiques poussent des populations à s’enfuir dans les régions ralliées au protectorat français, depuis les régions insoumises aux frontières « poreuses ».

Et inversement. La circulation est peu contrôlée dans le Souss, tenu par Ahmed El Hiba, figure majeure de la résistance armée « venue du Sahara ». Pour échapper aux recrutements forcés dans l’armée française, « des hommes vont aussi basculer dans le camp d’El Hiba » et de la résistance.

La victoire et la débâcle

Entre 1914 et 1918, les fils de ces deux guerres ne cessent de se croiser. En 1914, la France est attaquée dans sa métropole. Environ 4000 soldats marocains partent pour la France durant l’été et rejoignent les fronts français. Le 13 novembre 1914, après l’échec d’une opération contre les troupes allemandes, la France entre dans la guerre de tranchées.

Mais un autre acte se joue en parallèle, à Elhri, à quelques kilomètres de Khénifra, occupée depuis juin 1914 par les troupes françaises. Des combattants de la tribu des Zayane y ont installé un camp qui, dans la nuit du 13 novembre, est attaqué par les troupes coloniales. Au cours du pillage du camp, Mouha ou Hammou Zayani, figure de la résistance berbère et des tribus Zayane, s’échappe. Il revient mener, quelques heures plus tard, une contre-offensive, épaulé de renforts venus des montagnes voisines.

Mouha ou Hammou Zayani, figure de la résistance berbère aux troupes coloniales, est resté dans la mémoire collective de certaines régions.

L’armée française y connaîtra l’une des plus grandes défaites de sa campagne nord-africaine. Quand « dans la mémoire collective de certaines régions, c’est une immense victoire des troupes amazighes », qui sera « chantée » et transmise oralement. Ainsi, des soldats marocains, français et sénégalais, vont se battre ensemble lors de la Première Guerre mondiale. Mais aussi contre des Marocains opposés à l’occupation française. 

« Venus de France à bord du transport « Martinique », ces prisonniers arrivent au Maroc. Le navire s’arrête en rade, et pour gagner le rivage, ils sont descendus de cette façon dans des « barcasses » qui leur font franchir la barre ». Une du journal Le Miroir le 22 août 1915 (Crédit : RetroNews – Bnf)

Une prison pour Allemands

Sénégalais et Marocains vont également se croiser dans la prison allemande de Wünsdorf où sont envoyés les soldats des troupes coloniales françaises présumés musulmans. Quand la France fait du Maroc un bagne pour prisonniers allemands. Durant la Grande Guerre, beaucoup de négociants et commerçants allemands présents au Maroc sont « mis en prison, exécutés, leurs biens saisis » par les autorités françaises. Plusieurs milliers de prisonniers de guerre allemands sont également acheminés de l’Europe vers des camps créés au Maroc.


À la demande de Lyautey, des prisonniers allemands sont employés à la construction du port de Casablanca, voies ferrées, mines… La Croix-Rouge dénonce ce non-respect des droits des prisonniers, et somme la France de les rapatrier en 1918.

Depuis 1912, de grands chantiers sont en cours et le maréchal Lyautey « demande des prisonniers comme main-d’œuvre ». Construction du port de Casablanca, voies ferrées, travaux dans les mines… ces Allemands « ont même participé aux premières fouilles archéologiques de Volubilis », près de Meknès. Dénoncée par la Croix-Rouge pour non-respect des droits des prisonniers, la France sera sommée de rapatrier les prisonniers allemands en 1916.

Des prisonniers allemands ont même participé aux premières fouilles archéologiques de Volubilis, près de Meknès.

Retour de l’Hexagone

La même année, la plupart des soldats envoyés en Europe sont rapatriés. Si les combattants marocains de la Seconde Guerre mondiale seront précédés de l’image du combat pour la liberté et contre les Nazis, ceux de la Première Guerre « ne reviennent pas en héros », constate Rita Aouad. Car « les figures héroïques, ce sont celles des résistants armés », Mouha ou Hammou Zayani, Ahmed El Hiba, Abdelkrim Khattabi… Puis « les nationalistes. Ceux qui vont se battre avec la plume » contre la colonisation française.

L’historienne suppose que « cette expérience a transformé le rapport de ces soldats à la France ». Sans pour autant qu’il n’y ait « de place pour [eux] dans cette histoire un peu idéologisée ». L’une des rares évocations dans les programmes scolaires marocains est d’ailleurs liée au Manifeste de l’Istiqlal, dont un article réclame l’indépendance du Maroc au vu de la participation des Marocains aux deux Guerres mondiales. Pour l’enseignante, la démarche est alors « déjà « instrumentalisée » politiquement ».

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