La fièvre du halal, épisode 5 : les formations en finance islamique en recomposition

Dans la foulée de l’annonce d’aménagements fiscaux pour les montages de finance islamique, peu après l’éclatement de la crise financière de 2008, deux masters spécialisés avaient vu le jour en France. Ces formations universitaires sont aujourd’hui arrêtées, mais une école reprendra le flambeau à la rentrée 2021, tandis que fleurissent des offres plus ponctuelles.

À la fermeture du parcours en finance islamique à Dauphine, il n’y en avait plus en France. Nous en avons profité pour transformer un master académique en MBA très professionnalisant”, explique Anouar Hassoune, codirecteur pendant dix ans du cursus proposé au sein de la célèbre université parisienne et futur formateur en chef à Financia Business School – qu’il a rejoint avec une bonne partie de son équipe.

On organisait souvent des masterclass sur le sujet, et ça faisait longtemps que nous avions envie de dispenser un programme complet, donc nous avons saisi notre chance lorsqu’elle s’est présentée”, converge Alfonso Lopez de Castro, ex-trader et cofondateur en 2014 de cet institut privé implanté dans le XVe arrondissement de la capitale.

Trois mois avant la clôture des premières inscriptions, l’engouement était au rendez-vous, avec déjà une vingtaine de profils sélectionnés pour une trentaine de places à pourvoir. 320 heures de cours seront étalées sur toute l’année, les jeudis, vendredis et samedis. Une première formule est destinée aux professionnels, une deuxième s’adresse aux étudiants, avec des frais de scolarité s’élevant respectivement à 6600 € et à 4700 € – ceux-ci peuvent être couverts par différentes bourses ou par un emploi en alternance.

Dauphine et Strasbourg hors jeu

Ce nouveau-né prendra la suite des deux apprentissages universitaires lancés à la fin des années 2000, peu après que la ministre de l’Économie d’alors, Christine Lagarde, avait décidé de facilités pour “deux des principaux outils de la finance islamique : la murabaha et les sukuks”, “afin d’attirer les investisseurs du Proche-Orient” et leurs liquidités, bienvenues pour combler les pertes engendrées par l’effondrement des subprimes aux États-Unis.

À Dauphine, la page du site internet présentant “l’executive master principes et pratiques de la finance islamique” existe toujours, mais la prochaine session est annoncée “à Tunis en 2020”. Plusieurs sources proches du dossier nous ont confirmé la fin de cette filière, que ce soit sur les campus parisien ou tunisois – pour des “réticences d’ordre culturel”, d’après l’économiste Michel Santi.

Du côté de l’Université de Strasbourg, Sâmi Hazoug, coresponsable de 2013 à 2018 du second eMBA, avance pour sa part “deux raisons convergentes” : la chute du nombre et de la qualité des candidatures, ainsi que le sentiment d’être allé “au bout” concernant la recherche, qui était au cœur du projet. La publication scientifique d’une soixantaine de pages produite chaque semestre, Les cahiers de la finance islamique, a cessé d’être imprimée après la sortie de l’ultime promotion, en 2018.

Al-Ghâzali veut se démarquer

En parallèle de ces diplômes, des modules sont régulièrement mis en place dans la plupart des grandes écoles, tandis que plusieurs organismes imaginent des sessions certifiantes à destination du grand public ou de travailleurs – financiers, avocats, entrepreneurs… – désireux d’acquérir une qualification supplémentaire.

C’est ainsi que la Grande mosquée de Paris, via son Institut Al-Ghazâli, va inaugurer dès le début du mois de mai un cycle de 42 heures d’initiation à la matière. D’un coût inférieur à 1000 euros, cet enseignement sera assuré le week-end par des intervenants de haut niveau en droit musulman, en banque et assurance, et en finance à la fois islamique, “désintermédiée”, technologique et sociale et solidaire. “Nous entendons nous démarquer grâce à la participation d’imams et à la dimension éthique, et pourquoi pas à plus long terme par notre capacité à former des religieux qui deviendraient des références”, expose le centre spirituel.

Nul prophète en son pays

En France, nous avons les meilleures professionnalisations au monde en finance islamique”, claironne Anouar Hassoune, par ailleurs administrateur d’une agence de notation en Afrique de l’Ouest et ancien de Moody’s et de Standard & Poor’s. Paradoxalement, les spécialistes instruits dans l’Hexagone sont pourtant très peu à y trouver un poste.

Estimé à moins de 200 millions d’euros, le volume intérieur est négligeable en comparaison des 2880 milliards de dollars d’actifs que pèse le marché au niveau international. À l’étranger ou à La Réunion, les établissements bancaires français ont recours à des produits financiers conformes à la charia, mais ils n’osent en faire ouvertement de même en métropole, trop inquiets d’éventuelles retombées négatives en termes d’image. Seul un acteur institutionnel est positionné, en l’occurrence Chaabi Bank, filiale de la Banque populaire marocaine.

Les agences de taille moindre sont plus nombreuses sur cette niche, à l’image de 570easi ou de First Union. “Si l’énorme potentiel ne se libère pas davantage, ce n’est pas à cause d’un déficit de compétences, mais plutôt d’un manque d’offres pour répondre à des besoins de la clientèle cible qui ne sont pas clairement exprimés, les musulmans de France étant majoritairement originaires de pays où ces pratiques étaient jusqu’à maintenant peu développées”, diagnostique Ezzedine Ghlamallah, co-créateur de Saafi, société de courtage en assurances “Takaful”. “Contrairement au Royaume-Uni ou au Luxembourg, il y a également un problème de volonté politique, mais les craintes sont infondées, car les produits financiers islamiques sont soumis aux mêmes autorités de régulation que tous les autres.

Les “cinq piliers” de la finance islamique

Né en 1975 à Dubaï, le secteur, particulièrement dynamique dans le Golfe et en Asie du Sud-Est, est régi par cinq principes fondamentaux : interdiction de l’intérêt, de la spéculation, de l’incertitude, du soutien à des secteurs haram, et du partage des profits et des pertes.

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