Comment l’histoire des Poilus et travailleurs marocains a-t-elle marqué la société française ?

Episode 8. Méconnue, la participation des soldats et travailleurs coloniaux à la Première Guerre mondiale est un tournant dans l’histoire française, marquée par la rencontre entre Français et “coloniaux”, et par l’implantation de l’islam en métropole. Émergent aussi des préjugés, parfois encore ancrés dans la société française 100 ans plus tard. La difficile consultation des archives ou des polémiques comme l’enquête Vidal sur “l’islamo-gauchisme”, compliquent la recherche et sa diffusion.

Longtemps oubliée, l’histoire des travailleurs et des soldats issus des colonies françaises, durant la Première Guerre mondiale, reste floue dans l’imaginaire collectif français. Et au sein de cette histoire, celle des Marocains a peu fait l’objet de recherches. Historien spécialiste de la question des travailleurs coloniaux et chinois en France, Laurent Dornel se place ainsi comme l’un des rares chercheurs à étudier ces thématiques, avant un nouveau regard.

“Intégrer le fait impérial à la guerre”

Si d’importants travaux ont été menés il y a quelques années concernant les travailleurs et les soldats coloniaux durant la Grande Guerre, ils se font rares aujourd’hui en France, comme au Maroc. Toutefois, de nouveaux axes apparaissent. “Pendant longtemps la guerre a été avant tout considérée comme l’affrontement entre États-nations anciens, rivaux en Europe”, explique Laurent Dornel. Désormais, “il s’agit d’intégrer le fait impérial à la guerre ; l’Angleterre et la France étant des empires coloniaux”. La guerre entre États-nations devient alors “guerre impériale entre empires coloniaux”. Ces quatre années de conflit sont également scrutées par des études entre autres tournées vers les questions liées à “l’interculturalité, à la race”, à l’impact des considérations raciales sur l’organisation de la vie des soldats dans l’armée ou des travailleurs dans la société civile et les usines de guerre.

Le mystère des archives perdues

Mais comment expliquer ce peu d’appétence quand la Première Guerre mondiale reste l’objet de nombreuses études et publications ? “Il y a une profusion d’archives qui ne sont pas vraiment inventoriées”, souligne Laurent Dornel. Archives coloniales, fonds du service historique de la Défense, archives diplomatiques, ministérielles, départementales… des milliers de documents éparpillés dans toute la France, auxquels s’ajoutent les archives militaires (arsenaux, usines de guerre…), que l’État français a entrepris de réunir. Dans les archives de l’armement sont ainsi stockés les dossiers individuels de travailleurs coloniaux, que Laurent Dornel et d’autres collègues s’attèlent à étudier depuis des années.

Un travail de fourmi dû au manque de conservateurs du patrimoine et d’autant plus complexe avec le Covid. “Donc, envisager une thèse sur ce genre de sujets, c’est compliqué”, constate l’historien. Sans compter que certaines archives semblent avoir disparu, à l’instar des “archives du dépôt de Marseille”, où plus de 200 000 travailleurs “venus de toute l’Afrique du Nord, d’Indochine et de Chine sont passés”. À chacun était alors associée une fiche d’immatriculation avec de nombreuses informations. Soit plusieurs centaines de milliers de fiches que l’historien a longuement cherchées, en vain. “Cela reste un grand mystère”, se désole-t-il.

Marocains se rendant en première ligne. Dessin de Georges Leroux (1918)

Études indigénistes et enquête Vidal

Et à ces difficultés s’est ajoutée l’enquête dans les universités françaises, souhaitée par Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. En février 2021, au cœur des débats sur la loi dite contre le séparatisme, elle accusait le monde universitaire d’être infiltré par “l’islamo-gauchisme”, d’être proche du militantisme d’extrême-gauche, remettant en question les fondements mêmes de la recherche scientifique. Parmi les branches visées : les études décoloniales, racialistes et indigénistes. “D’une certaine manière, je suis au cœur de l’actualité. D’une actualité politique pas scientifique”, pointe Laurent Dornel. “Cette histoire d’islamo-gauchisme est quand même une vaste fumisterie, un très mauvais procès fait à l’université française. C’est une façon de politiser la recherche, qui nuit à la recherche. Qu’il y ait un certain nombre d’abus ou de militantisme dans certaines recherches, c’est une chose”, citant “quelques mouvements radicaux comme le Parti des Indigènes de la République” (PIR).

Globalement, les chercheurs ne sont pas des militants”, poursuit l’historien. En mars dernier, plus de 600 chercheurs et enseignants signaient une tribune demandant la démission de la ministre. Pour l’historien, “les archives sont parlantes”. Dans l’article “Xénophobie et ‘blanchité’ en France dans les années 1880-1910”, il analysait “l’invention de la blanchité pendant la Première Guerre mondiale”. Ce concept, “repris de la ‘whiteness’ (…) vaut ce qu’il vaut, ajoute-t-il. Mais c’est quand même pendant la guerre que le concept de main-d’œuvre blanche est inventé, créé officiellement. Et je n’invente rien. C’est dans les archives, dans les textes de l’époque”. Comme il le rappelait dans l’épisode 2 de notre série, une distinction est créée dès 1915 entre “main-d’œuvre blanche européenne par opposition à la main-d’œuvre coloniale”, représentée par les “coloniaux” et les Chinois.

“Des mises à l’index”

Le prisme majeur de l’époque est le prisme racial”, explique Laurent Dornel. Un angle historique qui “n’a rien de nouveau. Georges Balandier l’avait déjà montré dans un article célèbre dans les années 1950 sur la situation coloniale. La domination coloniale est une domination raciale. Ce n’est pas être particulièrement subversif que de dire cela aujourd’hui. Mais cela vous expose à des mises à l’index. On dit en gros que vous êtes dans la repentance”. Maître de conférences, directeur du laboratoire Identités, Territoires, Expressions, Mobilités et élu à la Commission de la Recherche, il ne s’inquiète pas de l’impact de telles polémiques sur son travail, mais sur celui des futurs et nouveaux diplômés. “Aujourd’hui, pour un jeune chercheur, pour un jeune thésard qui travaille sur la question, cela risque d’être compliqué”, dit-il, félicitant le travail du Groupe de recherche sur les ordres coloniaux (GROC).

L’un des problèmes majeurs repose sur les financements, dont certains sont octroyés par les régions. “Par exemple, depuis que Valérie Pécresse dirige la région Ile-de-France, la région ne finance quasiment plus de projets de recherche tournés autour de la question du genre”. Qu’en sera-t-il dans les prochaines années concernant les domaines visés par la polémique Vidal ? “Je crois que tout cela, c’est beaucoup de bruit”, soupire-t-il en espérant que cela n’aura pas de réelles répercussions sur la recherche. “J’ai l’impression aussi que c’est lié à une partie de l’opinion publique et politique française qui est travaillée par la nostalgie de l’Algérie. Je pense par exemple au rapport Stora, aux réconciliations des mémoires”, qui suscitent parfois réticences et refus de toute analyse critique. “On a encore du mal collectivement à regarder le passé tranquillement, sans politiser les choses. Comme pour l’immigration, ajoute-t-il. Des sujets qui sont politisés. Cela permet de cliver, de se distinguer même si, dans le fond, les arguments en général sont d’une très grande médiocrité, d’un point de vue scientifique”.

A Moulay Idriss, des Marocains sont rassemblés pour former une haie le long de la route que doit emprunter le général Lyautey. Crédit : Médiathèque de l’architecture et du patrimoine.

Une société en changement

Tournant dans l’histoire française, la Grande Guerre a été la première rencontre des Français métropolitains avec le reste de l’empire français. Avant 1914, “ce monde des colonies était un monde lointain, exotique. Parfois, on pouvait presque le toucher lors des expositions universelles et surtout des expositions coloniales, que l’on retrouve y compris dans des villes moyennes”. Mais dès 1914, il devient réel avec l’arrivée de plus de 600 000 hommes venus de tout l’empire colonial et de Chine, dont plus d’un tiers va partager la vie des Français à l’arrière. Cet épisode marque alors “le début de l’impact du colonial sur la société française”. L’immigration nord-africaine des années 1930, la participation des Marocains à la Seconde Guerre mondiale puis l’arrivée des travailleurs maghrébins dans les années 1960, “qui ont participé très largement à l’expansion industrielle de la France”.

Une mythologie nationale ancrée

Dans La France, les musulmans et le jihad allemand” (épisode 6), Jean-Yves Le Naour pointait également les marques laissées par la Première Guerre mondiale sur l’image de l’islam en France. Devenus un enjeu pour la victoire de la France, les musulmans sont toutefois vus comme des fatalistes et fanatiques religieux. “Est-ce que l’on est vraiment sorti de cette image du fanatique ? Pas complètement. Il y a toujours cette idée que la religion structure absolument toute la vie et tous les actes de la vie quotidienne”, explique l’historien. Persiste aussi une “confusion entre l’intégrisme religieux et l’ensemble des musulmans, comme s’il ne pouvait pas y avoir de musulman moderne ou d’Arabe athée (…) C’est un vieux réflexe qui nous vient de l’histoire”.

Revue du régiments de Spahis marocains par le général Sarrail en présence de M. Venizélos (1917). Crédit : Médiathèque de l’architecture et du patrimoine

Historienne du fait culturel et de l’imaginaire, Naïma Yahi observait dans l’épisode 6une incapacité à penser la pluralité des trajectoires qui mènent des gens aujourd’hui à être français”. Et cela “est lié au fait que l’on n’ait pas raconté le fait colonial” dans sa continuité. Sans certains épisodes historiques reste ancré “cet imaginaire qui ne va jamais s’estomper dans la construction de la mythologie nationale : Charles Martel, le rêve de Soissons, les envahisseurs, etc.”, souligne-t-elle. Dans de nombreuses trajectoires de vie, “quand on est d’origine maghrébine ou marocaine et que l’on est français, on (l’est) parce que la France a mis sous protectorat le Maroc, qu’elle a fait venir des soldats en France métropolitaine et fait appel à la main-d’œuvre marocaine dans le cadre d’un accord de main-d’œuvre postcolonial, qui a aujourd’hui plus de 50 ans”. Ces manques historiques laissent éclore dans les débats publics “des questions identitaires qui secouent la France depuis des années”, rappelle-t-elle. “Quand on dit à une 3e, 4e, 5e génération de Maghrébins, et notamment de Marocains, d’où viens-tu ? Quelles sont tes origines ? C’est qu’il y a un problème”.

L’absence dans les mémoires

De même, lorsque ces soldats “ne sont pas évoqués dans les mémoires commémoratives de 1914-1918”, précisait-elle dans l’épisode 5. “On n’a pas inscrit la mémoire de leurs aïeuls dans la mémoire combattante” française. Et le phénomène se répète au Maroc où les cérémonies commémoratives sont rares. “Le 11 novembre, il n’y a rien ici. Quelle date va-t-on retenir ?”, demande Rita Aouad, historienne, professeure d’histoire dans un lycée français au Maroc et auteure (notamment de manuels scolaires). En parallèle du récit européen autour de la période 1914-1918 se joue un autre arc historique, celui de la guerre de conquête ou guerre de résistance, comme elle nous le rappelle dans “Maroc, entre guerre coloniale et guerre civile” (épisode 7).

En France, le rôle des colonies dans l’effort de guerre est anecdotique dans les programmes, tant au collège qu’au lycée, contrairement aux guerres de décolonisation. Au Maroc, les soldats et travailleurs venus en métropole sont même absents des programmes, sauf pour les élèves de Première ayant l’option internationale franco-marocaine (OIB) dans les établissements français. “Ce thème est un moment privilégié pour faire travailler les élèves en autonomie, en groupe”, lit Rita Aouad dans les préconisations faites aux enseignants. Combats des soldats et pertes subies, vie à l’arrière, expériences des travailleurs… “Voilà ce que l’on doit enseigner. Sur deux heures”, ironise-t-elle. 

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